Liban 2019: À la croisée des chemins

Chronique, Analyse et Reportage Photo

Liban 2019: À la croisée des chemins

XXIII- En attendant des jours meilleurs

J’ai dû me résigner il y a quelques jours à rendre visite à mon banquier. Par les temps qui courent, l’envie d’aller à la banque se situe au même niveau que celle de passer sous la turbine de mon dentiste… Dire que j’y allais à reculons n’était pas peu dire. La visite fut à la hauteur de mes attentes et de mes angoisses : « Désolé, mais nous ne pouvons rien faire avant six mois. » J’ai quand même tenté de négocier, de faire valoir qu’après tout, c’est de mon argent qu’il s’agit, mais on m’a fait comprendre que puisque je ne suis pas un ancien client de la banque, « nous n’avons pas une grande marge de manœuvre ». La seule option est d’attendre six mois avant de pouvoir accéder à mon argent, ou comme me l’a suggéré le directeur de la banque : « En attendant des jours meilleurs »…

Cette (més)aventure est symptomatique de ce qui se passe au pays aujourd’hui. Je ne vous apprends rien en vous expliquant la lourde mécanique des banques, et l’état lamentable dans lequel ce règne de l’arbitraire dans les opérations bancaires nous a plongés. Ce fut une recette parfaite pour créer une psychose collective, et augmenter exponentiellement le niveau d’anxiété de pratiquement tout le monde (et de nombreux déposants de notre communauté d’expatriés). Le secteur bancaire, le socle sur lequel fut construit le Liban de ces trente dernières années, vient de s’effondrer, et très loin derrière nous le point de non-retour. En lieu et place, un terrain de sables mouvants où tout le monde s’enfonce. Tout système économique repose sur – et requiert surtout – un élément de confiance, denrée plutôt rare en ce moment. J’ai parfois l’impression que notre vie a fini par ressembler à cette épreuve de rodéo, où le cavalier doit s’atteler sur un cheval et y rester, alors que la bête fera tout pour l’éjecter de son siège. Le plus fort étant celui qui pourra rester assis le plus longtemps possible… Il faut croire que l’endurance vient avec l’expérience dans ce pays, certains sont très forts en selle !

Heureusement qu’il nous reste encore des distractions, et surtout un enfant à divertir. Aussitôt terminée ma visite à la banque, je passe récupérer femme et enfant et nous prenons la direction de la côte pour retrouver des amis de l’âge de mes parents qui nous ont gentiment invités à déjeuner. Ils représentent à mes yeux toute cette génération qui se retrouve loin de leurs enfants, partis pour la plupart se construire une vie sur des fondations plus solides. Ils ont travaillé très dur toute leur vie pour assurer un meilleur avenir à leurs enfants, et ils doivent à présent se résigner à l’idée de les voir grandir dans des contrées lointaines. Nous avons passé un très agréable après-midi, attablés au fameux ATCL, une vue imprenable sur les montagnes et la mer, un soleil radieux mettant en valeur la beauté magnifique de la côte libanaise. Un paradoxe de plus qui souligne tout ce gâchis que représente la situation actuelle.

À la boulangerie ce matin, une vielle dame attend patiemment son tour. C’est la téta par excellence : courbée, elle avance très lentement. Foulard sur la tête et visage ridé de toutes ces années dont elle a été témoin. Affable et souriante, elle respire la bienveillance, la chaleur humaine et la bonté. Elle nous ramène à nos propres souvenirs de cette grand-mère affectueuse qui nous a couvé durant notre enfance. À elle seule, elle représente toutes ces valeurs qui forment l’essentiel de notre attachement à ce pays, à notre mode de vie. Le boulanger du coin, homme affable et courtois, refuse de lui prendre son argent et lui offre la mankouché qu’elle a commandée. Elle insiste gentiment et lui lance dans un français impeccable : « Les bons comptes font les bons amis », en lui remettant un peu de monnaie pour régler son achat. Une idée folle m’est alors venue, pourquoi ne pas l’élire pour prendre en charge la destinée du pays ? Le thème de sa campagne électorale serait « Les bons comptes font les bons amis ! ». On peut au moins encore se permettre de rêver. Et de sourire…