Liban 2019: À la croisée des chemins

Chronique, Analyse et Reportage Photo

Liban 2019: À la croisée des chemins

XIX – Fumée grise, fumée blanche

En quittant Beyrouth il y a trois semaines, l’avion était plein à craquer. Signe de la période trouble que nous traversons, sur notre retour la semaine dernière, nous étions à peine une cinquantaine à prendre place dans l’avion. Dans un élan d’enthousiasme et contrastant avec l’atmosphère pesante qui y régnait, mon fils s’est mis à applaudir et à crier sa joie à l’atterrissage : « Bravo le pilote, nous sommes arrivés au Liban ! » Son intervention spontanée et joyeuse est venue alléger l’atmosphère quelque peu pesante. Nos compagnons de voyage se sont détendus, tout le monde s’est souhaité la bienvenue. La scène m’a rappelé des souvenirs d’il y a plusieurs années, lorsque le bonheur de revenir au Liban était contagieux et que tout le monde à bord applaudissait à chaque retour au pays.

Plusieurs de nos amis étaient surpris de nous voir revenir. Au bureau, les collègues me disaient, sur un ton léger qui laissait échapper un soupçon d’inquiétude : « Nous étions certains que vous resteriez au Canada ! » Et pourtant, nous n’avons jamais hésité à rentrer. Pas tant par acte de bravoure, mais plutôt parce que nous étions pris par ce sentiment d’impuissance qui nous habite lorsque, loin d’un être aimé qui souffre, nous ne pouvons trouver de repos qu’auprès de lui. Nous avions également hâte de retrouver notre quotidien, une certaine normalité dans nos habitudes, l’école, le travail, notre vie.

Aussitôt les valises déballées, le soleil aidant, nous sommes sortis pour une petite promenade à pied, direction le centre-ville. Nous nous sommes baladés dans le beau coin de Saïfi, là où, par endroits, on pourrait se croire dans une capitale européenne. De nouveaux mariés prenaient la pose, devenue traditionnelle en ces lieux, devant les photographes. Et les enfants se dépensaient, heureux, sur leurs trottinettes. Les rues étaient cependant vides en ce samedi après-midi, tellement que sur les photos que j’ai envoyées à la famille, on aurait dit une ville fantôme. « Où est tout le monde ? » m’a demandé ma mère, intriguée. Je ne savais pas trop quoi lui répondre… L’inquiétude flotte dans l’air, et peu importent nos allégeances politiques (ou apolitiques), nous partageons cette même angoisse, ne sachant pas ce qui nous attend demain et de quoi l’avenir proche sera fait.

Et pourtant, la vie continue. « Hamdellah aas’salamé, nous sommes contents de vous revoir », nous disaient des amis venus dîner à la maison. Les enfants jouaient dans un vacarme à tout rompre, faisant fi des discussions des plus grands qui essayaient en vain de se faire une idée de la conjoncture actuelle. « Tant qu’il y a de l’espoir, il y a de la vie », dit le proverbe. Il semble qu’il reste de la vie au pays. Après les doléances et les soucis partagés, les inquiétudes des lendemains difficiles qui risquent de nous attendre, les éclats de rire reprennent également leur droit. Ce matin, je me dirige vers le bureau. Un trajet de dix minutes qui me prend une bonne heure et demie vu les circonstances du jour. Dehors, les esprits s’échauffent à nouveau, la colère revient nous rappeler que rien n’est encore réglé et qu’il n’est plus possible de remettre au lendemain l’urgence à régler, sans perdre une minute de plus.

De ma fenêtre, j’entrevois les colonnes de fumée grise au-dessus de certaines artères de la ville. Autant de signaux que la situation est loin d’être au beau fixe. Comme un peu tout le monde, nous sommes dans l’attente des développements que l’on espère seront plus positifs – pourquoi pas de la fumée blanche cette fois-ci, inchallah kheir…