Liban 2019: À la croisée des chemins

Chronique, Analyse et Reportage Photo

Liban 2019: À la croisée des chemins

À mon père, ce héros

Le hasard du calendrier veut qu’aujourd’hui soit le 84e anniversaire de la naissance de mon père Roger. Il a vu le jour en 1936, quelques années avant que le Liban n’accède à l’indépendance. Une époque où tous les espoirs et tous les rêves étaient permis. Mon père et ceux de sa génération furent témoins de tous les grands événements qui ont marqué le pays ainsi que des profonds bouleversements qui l’ont ébranlé. Ils ont vu passer des personnages plus grands que nature, qui ont su façonner une nation, et des affairistes qui nous ont menés à notre perte.

Je me pose souvent la question de savoir comment ils ont réussi à relever les nombreux défis de leur époque. Je ne peux m’empêcher de comparer les combats des anciens à ceux que mène actuellement la jeunesse libanaise (et plusieurs, moins jeunes, également). La bataille pour faire avancer la société était-elle alors aussi pénible à porter ? Les temps sont devenus particulièrement difficiles, l’avenir semble incertain, et nous sommes tentés par le désespoir et l’abandon. L’état de la situation en ce début d’année pèse tellement lourd qu’on oublie tous ces efforts consentis par ceux qui nous ont précédés. Ils se sont battus pour que nous trouvions notre place autour de la table des nations. Ils ont été les heureux témoins privilégiés de la naissance de la Première République, ils ont assisté à l’accouchement douloureux de la Seconde. Je suis tenté de rappeler le vieil adage du « jamais deux sans trois ». À force d’essayer, on finira par trouver la bonne formule.

Mon père et grand nombre de ses contemporains ont profondément aimé le Liban, sans jamais accepter la médiocrité et les concessions. « Qui aime bien châtie bien », dit le dicton, et lui-même n’a jamais hésité à les critiquer lorsque la situation devenait intenable. Ça ne l’a pas empêché de nous apprendre à aimer ce pays, et de ne jamais perdre espoir. Bien au contraire… Lorsque est venu le temps de partir, il a pris soin de garder un point d’attache, un billet de retour en quelque sorte pour que moi et/ou mes frères puissent en faire usage dans le futur, si l’envie nous en prenait. Il a maintenu vivant en nous l’amour et le respect du Liban, bien que par moments en veilleuse. On ne quitte pas son pays de gaieté de cœur, l’espoir d’un retour demeure en soi malgré le temps et la distance.

Mon père ne verra jamais l’accomplissement de son rêve, le brouillard s’étant invité sur son ultime parcours, sa mémoire l’ayant abandonné. Si j’ai voulu raconter son histoire aujourd’hui, c’est pour rappeler les sacrifices que cette génération a consenti à faire, sans aucune hésitation. Ils ont été pour nous de véritables héros, protégeant leurs familles, et veillant à leur bien-être avant de penser à eux-mêmes. Ils ont tout fait pour essayer de nous léguer un pays. Lorsqu’ils ont entamé le combat, le Liban, tel qu’on le connaît actuellement, vivait ses premiers balbutiements. Nous étions encore très loin d’être une nation, et le travail pour y arriver devait leur sembler colossal. Certains diront que nous sommes toujours encore très loin d’être une nation. Je préfère croire que même s’ils ne sont pas parvenus jusqu’à une heureuse issue, nos aînés ont fait pour nous un grand bout de ce parcours. Ils nous ont rapproché du but. À nous de trouver, collectivement, la voie à suivre. À nous de prendre la relève.