Liban 2019: À la croisée des chemins

Chronique, Analyse et Reportage Photo

Liban 2019: À la croisée des chemins

XIII- Nous ne regrettons rien

Vendredi dernier, 22 novembre, par un bel après-midi ensoleillé, la place des Martyrs, dans le centre-ville de Beyrouth, était noire de monde pour célébrer la fête de l’Indépendance. Depuis le début du mouvement populaire, ma femme n’a pas voulu s’aventurer sur les places de rassemblement. Bien qu’elle soit sensible aux revendications de la rue, elle préfère rester à l’écart des attroupements et, surtout, il n’est pas question que mon fils m’accompagne lors de mes sorties… Mais 22 novembre oblige, et avec l’encouragement des amis qui nous rendaient visite ce jour-là, nous avons tous ensemble pris la direction de la place des Martyrs pour faire partie de la grande fête populaire. Mon fils est vite devenu copain avec le jeune responsable de la production de barbe à papa, et ma femme était épatée de constater l’accueil et la solidarité entre les gens. Elle a été particulièrement touchée par cette cuisine populaire qui nous a été offerte à coups de petits gâteaux servis à chacun. De belles émotions, mais, hélas, depuis plus d’un mois maintenant, nous nous sommes accoutumés à l’idée que les moments de joie sont souvent suivis par des nuits plus sombres.

L’année dernière à la même date, nous nous trouvions bien loin de notre réalité actuelle. Les premières neiges et le grand froid s’installaient sur Montréal, nous étions un peu plus au frais, c’est le moins que l’on puisse dire. Notre rythme quotidien était rodé au quart de tour sans, à aucun moment, nous douter de cette aventure qui nous attendait un an plus tard. Nous avions bien entendu le stress habituel de la vie. Des journées de boulot qui se terminaient parfois un peu tard, des tempêtes de neige qui pouvaient compliquer nos déplacements, des questionnements pour savoir si la ligne de métro allait avoir du retard le matin. Tout est relatif… Et surtout cette fameuse course contre la montre qui ressemblait à une course contre soi-même. Si je compare tout cela avec ce que nous vivons depuis notre retour au Liban, mon premier constat est que cette fameuse montre a disparu ! On ne se bat pas ici pour soutenir un rythme infernal, pour courir d’une obligation à une autre, on se bat simplement pour trouver un rythme et un souffle. À l’époque, notre agenda social était souvent planifié à l’avance et il fallait prévoir nos sorties avec les amis 2 à 3 semaines en amont. Depuis que nous sommes ici, le simple fait de me poser la question de savoir ce que je ferai le lendemain, ou même plus tard dans la journée, relève parfois du défi.

Seulement voilà, nous nous sommes très rapidement adaptés au rythme local. Ces invitations de dernière minute un dimanche matin : « Yalla, on vous attend à déjeuner. » Ces visites à l’improviste lorsque je me fais réveiller par des amis qui cognent à notre porte alors que je suis encore en pyjama… Ce charme libanais qui consiste à laisser un peu d’imprévisible dans nos rapports, d’éviter de trop planifier nos activités du matin au soir, et de se laisser un espace de vie salutaire. Vu de l’extérieur, le Liban donne une impression de chaos, plus encore avec ce que nous vivons aujourd’hui. Les appels et les messages qu’on reçoit de la famille au Canada en témoignent. « Ne sortez pas de la maison, ça se passe très mal », nous disent-ils, alors que nous venons tout juste de rentrer de nos visites du dimanche ! Comme c’est souvent le cas, les informations et la distance ont tendance à amplifier les événements. Notre retour au Liban, avec toutes les complications et les imprévus que nous vivons, reste pour nous une décision pleinement assumée et que nous ne regrettons pas, ma femme et moi. Aux expatriés qui se posent la question de savoir s’il est possible de s’adapter à un tel bouleversement, je vous le confirme : c’est non seulement faisable, mais c’est également tellement enrichissant. Ce pays vous appartient également, à chacun d’y trouver sa place.