Liban 2019: À la croisée des chemins

Chronique, Analyse et Reportage Photo

Liban 2019: À la croisée des chemins

« Et maintenant on va où ? »

Au cœur de ces semaines tourmentées, je lisais l’autre matin une très belle note dans la section « Les lecteurs ont la parole » (une lectrice, en l’occurrence) parue dans les pages de L’Orient-Le Jour, rédigée par une expatriée, et qui décrit avec beaucoup d’émotion ce que de nombreux Libanais ressentent en ces moments troubles. En observant de loin ces mouvements sociaux que nous vivons aujourd’hui, elle exprime son envie viscérale de revenir au pays et d’avoir « un pied dans l’avion », comme elle dit. Chaque jour, je suis impressionné par la ferveur avec laquelle tous mes compatriotes vivant à l’extérieur observent et accompagnent cette révolution. Et je peux ressentir clairement cet énorme élan de fierté retrouvée et, surtout, cet espoir qu’un avenir meilleur est possible. À nos amis de Montréal, de Paris ou d’ailleurs, n’arrêtez surtout pas ! Cette révolution a besoin de votre relais pour suivre son cours.

Pour moi, cette passion que nous vivons quotidiennement depuis le début de la révolution, au gré des jours qui passent, mène aussi vers un certain épuisement, et cède par moments sa place à des questionnements : que va-t-il se passer demain ? Est-ce que ce mouvement va mener quelque part ? Sommes-nous au début (encore une fois) d’une longue période d’instabilité ? Et la question que je me pose pour la millième fois depuis notre retour au Liban : on va où maintenant ?

Je ne m’attendais pas à voguer sur un long fleuve tranquille, en prenant la décision de rentrer au pays, mais de là à devoir naviguer sur les chutes de Niagara chaque semaine, je n’en demandais pas tant ! 18, 19, 20 octobre, depuis trois semaines maintenant, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Le décompte pour déterminer la durée de cette révolution se poursuit au quotidien. Certains font le compte inverse et espèrent voir un 5, 4, 3, 2, 1 qui mettra un terme à ce mouvement avec des résultats tangibles… Dans tous les cas, je suis convaincu que nous sommes encore loin du but, et qu’il nous faut maintenant accepter d’être entrés dans une phase de « nouvelle normalité ». C’est un mouvement de fond qui s’opère, une nouvelle génération et avec elle une autre manière de penser, qui pousse de toutes ses forces un système sclérosé pour se faire une place et changer définitivement les choses. Les mots de Gebran Khalil Gebran me viennent à l’esprit : « Ne faites pas en sorte que vos enfants soient comme vous, mais efforcez-vous d’être comme eux, la vie doit aller de l’avant. »

« Papa, est-ce que la révolution est terminée ? » Mon fils, qui a hâte de retrouver ses amis à l’école, m’a candidement posé la question il y a quelques jours. Plus de deux semaines maintenant qu’il ne va plus à l’école, et il commence à trouver le temps long. Et nous, ses parents, sommes également en manque d’idées pour le tenir occupé… « Et pourquoi fait-on la révolution papa ? » Comment expliquer les événements actuels à un enfant ? Bien qu’il s’amuse à agiter le drapeau et à crier « révolution », il me pose de plus en plus de questions sur tout ce qui se passe autour de lui. J’ai beau lui expliquer que chacun a sa raison de faire la révolution, cela ne semble guère l’éclairer davantage… Après quelques tentatives de lui simplifier les enjeux, il m’a regardé et m’a dit : « Alors on fait la révolution pour que le Liban soit plus beau ? » Je crois bien que oui, mon fils, c’est notre souhait à tous.