Liban 2019: À la croisée des chemins

Chronique, Analyse et Reportage Photo

Liban 2019: À la croisée des chemins

Le plus beau pays du monde…

Nous avons célébré l’anniversaire de mon fils cette semaine. Il vient d’avoir 4 ans, et m’a surpris en entonnant le Koullouna lil watan – tous ensemble pour la nation. La prononciation n’était pas parfaite, mais c’était quand même émouvant de l’entendre pour la première fois sorti de sa bouche, lui qui, il y a quelques mois à peine, ne parlait pas un mot d’arabe. 

Il y a quelques années, un ancien Premier ministre du Canada avait usé d’un langage très coloré pour formuler son attachement au pays. Il avait déclaré que le Canada « est le plus meilleur pays au monde », porté par ce sentiment et tout le travail qui avait été investi pour l’amener à ce niveau d’excellence. Il avait bien raison d’ailleurs de s’enorgueillir, car après quelques années difficiles, le Canada a atteint un niveau fort enviable, et tous les indices de performance sont au plus haut. Depuis, c’est toute une génération de Canadiennes et de Canadiens qui profitent de ce travail, et qui ont hérité d’une qualité de vie exceptionnelle. Plus jeune, j’ai grandi avec un amour sanctifié pour le Liban. J’ai cassé les oreilles de nombreux amis et copains de classe durant de longues années en tentant de leur expliquer pourquoi le Liban est à mes yeux le plus beau pays du monde… J’ai débattu durant de longues heures en usant de tout un attirail d’arguments pour constamment le défendre, alors que par moments ils ne tenaient pas la route… L’amour rend aveugle et, pendant longtemps, j’ai refusé de voir les défauts et les raisons pour lesquels c’était difficilement justifiable de lui attribuer ce titre. Depuis notre retour au Liban, je vis mon patriotisme et mon amour de la patrie avec un certain détachement. Pas tant que ce retour ait tempéré mon attachement, mais c’est plutôt un excès de réalisme vis-à-vis des défis que nous traversons (et que nous devrons collectivement relever) qui m’a forcé à prendre ce recul nécessaire. Vu de loin, on peine à mesurer l’ampleur des challenges qui nous attendent et l’étendue des dégâts causés sur le terrain par toutes ces années de dérives, un peu à l’image des terribles constats et dévastations qui suivent un ouragan. Il reste beaucoup à faire pour tisser une fibre nationale, pour rapprocher les uns et les autres, toutes allégeances confondues. Je sais à présent que les belles histoires, notre héritage millénaire et tous les Phéniciens du monde ne suffiront pas à construire un pays digne de ce nom si nous ne sommes pas prêts à vivre ensemble.

Le Liban est actuellement dans une phase de gestation et je ne sais pas comment notre histoire va se poursuivre. L’anxiété se mêle à l’espoir, et par moments à l’épuisement… Mais je ne peux m’empêcher d’être extrêmement fier de cette démonstration du vivre ensemble, du tous ensemble pour une même nation, que nous avons le privilège d’observer jour après jour depuis plus d’un mois maintenant. Cette ferveur était inimaginable lorsque nous étions jeunes. Aujourd’hui, on ne peut qu’être rempli d’espoir en observant le déroulement très largement pacifique du mouvement populaire, où la très grande majorité des débats sont menés sur un ton constructif et où les jeunes mettent en avant des leçons de civisme essentielles au fondement d’une nation. Et comment ne pas être fier en observant certaines institutions reprendre leurs couleurs ? Comme disent les Anglais : There is no going back now, aucun retour en arrière n’est possible. Bien que n’étant pas moi-même Premier ministre et n’ayant aucune intention de le devenir, je souhaite et j’espère à mon tour que ce Liban en devenir, cette nouvelle république pour laquelle se bat tout un peuple et qui le mérite tant, deviendra dans un avenir proche le plus beau pays du monde !