Liban 2019: À la croisée des chemins

Chronique, Analyse et Reportage Photo

Liban 2019: À la croisée des chemins

La révolution (pas si) tranquille libanaise

Ma montre indique que j’ai atteint le niveau des 15,000 pas pour une 3ème journée consécutive, voilà une des conséquences inattendues pour moi des évènements que nous vivons. Vu que les transports en voiture sont un peu plus compliqués, je marche autant que possible pour me déplacer. Heureusement d’ailleurs que je marche beaucoup, parce que cette révolution, c’est également un dangereux prétexte pour manger tout le temps. Du petit déjeuner, au rendez-vous dans les cafés pour discuter de la situation, ou encore de la quantité impressionnante de kioskes de bouffe en tout genre, on ne fait que manger dans cette révolution !

‘Tout va bien? Je viens de voir les nouvelles…’ à l’autre bout du téléphone, ma mère visiblement inquiète vu la tournure des évènements. Pas un jour ne passe non plus sans que je ne reçoive de messages de compatriotes à l’étranger qui vivent avec une très grande émotion les évènements à distance. Les copains aussi qui m’appellent pour prendre des nouvelles, et qui me balancent sur un ton sarcastique : ‘Mais ça a l’air très sympa votre révolution, ça coûte cher les billets pour les soirées ?’ Le moindre qu’on puisse dire c’est que notre révolution ne laisse personne indifférent !

Et comme ils sont beaux tous nos jeunes qui se dépensent dans les rues pour nous permettre à tous d’espérer à un avenir meilleur. Bien qu’encore au début de la quarantaine, je me sens par moment un peu vieux pour cette révolution. Je fais mon tour certes sur les places publiques pour au moins témoigner de ma présence, mais je reste émerveillé devant toute cette énergie, cette rage de vivre, cet espoir qui se dégage de ces groupes de jeunes, tellement engagés et dévoués à la cause. Plus que tout, je suis impressionné par leur sagesse et leur détermination, je suis convaincu que nous sommes en bonnes mains.

Les émotions que nous vivons, telles une montagne russe, nous propulsent dans plusieurs directions – de l’espoir à l’anxiété, de la peur à l’euphorie, d’un trop plein d’énergie à une déprime, les jours se suivent mais ne se ressemblent pas. J’ai osé poser la question à ma femme : ‘Avec tout ce qui se passe, tu ne regrettes pas d’avoir accepté qu’on vienne vivre au Liban?’ J’ai été surpris par sa réponse : ‘Je commence à me sentir bien ici, je ne vois pas pourquoi on va quitter’. Je m’attendais plutôt à un : ‘Je veux qu’on retourne au Canada tout de suite !’ Et voilà que la magie du Liban opère, que malgré tous nos défis, et le long chemin encore à faire pour que ce pays devienne équitable pour tous, on tombe (ou retombe) en amour avec lui, jour après jour. Il n’y a pas de plan ‘B’ pour le pays, pas plus que collectivement, nous avons des solutions de rechange au Liban, il faut qu’on parvienne à le redonner à ses citoyennes et ses citoyens, pour que tout le monde se sente à la maison. Le Québec, mon pays d’adoption, a lui aussi vécu sa propre révolution il y a plusieurs années, un ras le bol contre un ordre économique, politique, social et religieux, une révolution qu’on a plus tard appelé la ‘révolution tranquille’ – sur une période de quelques années, plusieurs changements en profondeur de la société ont eu lieu, et le Québec moderne a su émerger de tous ces bouleversements. Je nous souhaite de vivre une pareille révolution au Liban, et que le livre d’histoire de nos enfants raconte un jour comment une nation s’est réveillée.

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