Liban 2019: À la croisée des chemins

Chronique, Analyse et Reportage Photo

Liban 2019: À la croisée des chemins

Baptême de feu au coeur de la révolution

De toute évidence, il ne s’agit pas aujourd’hui, dans ce carnet de route, de partager des visites du pays et autres balades dans la nature. Les manifestants sont dans les rues, à travers tout le pays, les routes sont coupées, et nous avons très vite oublié cette sortie à la plage prévue le week-end dernier ! 

Je ne vous cacherai pas que pour nous expatriés, à peine rentrés au Liban, vivre une révolution aussi intense sur le terrain n’est pas de tout repos, et n’a rien à voir avec ce que nous avions vécu à partir de Montréal. Nous avions certes vibré avec tout le pays en 2001, puis en 2005, et puis lors de la guerre de 2006. Mais se retrouver entre Libanais dans nos pays d’adoption, c’était l’affaire d’un dimanche après-midi devant le consulat, un moment d’union où nous avions à partager une certaine impuissance en groupe, et l’amour de notre pays. Vivre cette révolution de l’intérieur nous permet, à chaque instant, de ressentir toute la force qui vient du centre de ce bouleversement ! « Et maintenant on fait quoi ? » m’a gentiment demandé ma femme, visiblement inquiète. Loin d’être un reproche, sa question était avant tout d’ordre pratique : on fait quoi maintenant que les routes sont barrées et que l’école est fermée ? Il faut bien amuser le petit, parce que rester entre les quatre murs de notre appartement ne ferait que développer des tensions. 

Plusieurs souvenirs de mon enfance sont remontés à la surface ces derniers jours, au temps de la guerre que nous avions vécue enfants, alors qu’avec mes frères, entourés de nos cousines et cousins, nous jouions à la maison faute d’école, et nous faisions gâter/distraire par nos parents. Une période dont je garde, paradoxalement, de très bons souvenirs. Nos parents ont dû faire beaucoup d’efforts alors pour que l’anxiété, la nervosité et toute la lourdeur ambiante ne nous atteigne pas. Cependant, pour l’enfant que j’étais, cette période était synonyme de congé scolaire, de jeux de société et de biscuits à volonté ! En observant la situation évoluer, mon premier réflexe fut d’aller faire des provisions… Comme nos parents le faisaient… 

Ces quelques jours nous ont également permis de nous réconcilier avec la rue, de partir à la rencontre de tous les Libanais. À travers ces moments que nous vivons au cœur d’un rassemblement inédit, nous avons pu renouer avec notre espace public et nous le réapproprier. Et vivre de belles rencontres également, comme les retrouvailles par hasard avec un copain de Montréal, croisé parmi la foule de quelque centaines de milliers de personnes.

À chaque génération sa révolution, à nous maintenant de pousser un peu plus loin cette dernière, et en finir avec les guerres du Liban. Ces guerres qui avant tout sont dans nos têtes, tels des murs que chacun de nous a érigés pour se défendre de son voisin. Aujourd’hui, ces foules massées dans les lieux publics sont surtout l’expression d’un rejet de ces murs, une refonte en quelque sorte de notre identité. Mon fils prend plaisir à marcher dans les rues, à voir les groupes se rassembler, à brandir le drapeau libanais et à crier « Révolution » à qui veut bien l’entendre. Je lui souhaite de toujours pouvoir s’approprier cet espace, pour que les rues de notre pays puissent appartenir à ces nouvelles générations et qu’à son tour le pays tout entier puisse être leur maison. Que Dieu bénisse cette maison, et qu’elle garde toujours ses portes grandes ouvertes à tous ses citoyens qui se rassemblent aujourd’hui aux quatre coins du monde.

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